Le Discours Prononcé Par Seattle devant l’Assemblée des tribus d’Amérique du Nord en 1854
Ce texte trônait en bonne place dans la maison de mon enfance, un poster format A2 estampillé Greenpeace avec un fier indien portant la plume de l’Aigle. Mon père avait plusieurs fois attiré mon attention dessus et je me souviens encore de mon ressenti face à sa lecture. Je me sentais comme gêné, à la fois par mon manque de compréhension de ce qu’il y avait écrit et aussi par une forme de culpabilité sentant que quelque part, j’étais une partie de l’homme blanc dont la description était peu flatteuse. Je suis retombé dessus chez mes parents il y a quelques années, la résonance n’était plus la même, comme si l’heure de l’apprentissage avait sonné. Largement de quoi en faire le point de départ d’une plume du journal que vous trouverez sous le titre de « L’amer indien » .
L’occasion encore une fois de travailler son discernement et d’affirmer la trace de mes mocassins, ce que certains amérindiens appellent mon « Marcher-sur-Terre ».
Voici le texte et à la suite le travail de Luc-Michel MAZENC à son sujet. J’y ai rajouté un commentaire à la fin.
Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir d’acheter notre terre.
Le Grand Chef nous a fait part de son amitié et de ses sentiments bienveillants. Il est très généreux, car nous savons bien qu’il n’a pas grand besoin de notre amitié en retour.
Cependant, nous allons considérer votre offre, car nous savons que si nous ne vendons pas, l’homme blanc va venir avec ses fusils et va prendre notre terre.
Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Étrange idée pour nous !
Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur de l’air, ni du miroitement de l’eau, comment pouvez-vous nous l’acheter?
Le moindre recoin de cette terre est sacré pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque grève sablonneuse, chaque écharpe de brume dans le bois noir, chaque clairière, le bourdonnement des insectes, tout cela est sacré dans la mémoire et la vie de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres porte les souvenirs de l’homme rouge.
Les morts des hommes blancs, lorsqu’ils se promènent au milieu des étoiles, oublient leur terre natale. Nos morts n’oublient jamais la beauté de cette terre, car elle est la mère de l’homme rouge; nous faisons partie de cette terre comme elle fait partie de nous.
Les fleurs parfumées sont nos sœurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères; les crêtes des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et l’homme lui-même, tous appartiennent à la même famille.
Ainsi, lorsqu’il nous demande d’acheter notre terre, le Grand Chef de Washington exige beaucoup de nous.
Le Grand Chef nous a assuré qu’il nous en réserverait un coin, où nous pourrions vivre confortablement, nous et nos enfants, et qu’il serait notre père, et nous ses enfants.
Nous allons donc considérer votre offre d’acheter notre terre, mais cela ne sera pas facile, car cette terre, pour nous, est sacrée.
L’eau étincelante des ruisseaux et des fleuves n’est pas de l’eau seulement ; elle est le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir qu’elle est sacrée, et vous devrez l’enseigner à vos enfants, et leur apprendre que chaque reflet spectral de l’eau claire des lacs raconte le passé et les souvenirs de mon peuple.
Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père. Les fleuves sont nos frères; ils étanchent notre soif. Les fleuves portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir que les fleuves sont nos frères et les vôtres, et l’enseigner à vos enfants, et vous devrez dorénavant leur témoigner la bonté que vous auriez pour un frère.
L’homme rouge a toujours reculé devant l’homme blanc, comme la brume des montagnes s’enfuit devant le soleil levant. Mais les cendres de nos pères sont sacrées. Leurs tombes sont une terre sainte; ainsi, ces collines, ces arbres, ce coin de terre sont sacrés à nos yeux. Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos pensées. Pour lui, un lopin de terre en vaut un autre, car il est l’étranger qui vient de nuit piller la terre selon ses besoins. Le sol n’est pas son frère, mais son ennemi, et quand il l’a conquis, il poursuit sa route. Il laisse derrière lui les tombes de ses pères et ne s’en soucie pas.
Vous devez enseigner à vos enfants que la terre, sous leurs pieds, est faite des cendres de nos grands-parents. Afin qu’ils la respectent, dites à vos enfants que la terre est riche de la vie de notre peuple. Apprenez à vos enfants ce que nous apprenons à nos enfants, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre.
Lorsque les hommes crachent sur la terre, ils crachent sur eux-mêmes.
Nous le savons: la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre. Nous le savons : toutes choses sont liées comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses sont liées.
Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. L’homme n’a pas tissé la toile de la vie, il n’est qu’un fil de tissu. Tout ce qu’il fait à la toile, il le fait à lui-même.
Mais nous allons considérer votre offre d’aller dans la réserve que vous destinez à mon peuple. Nous vivrons à l’écart et en paix. Qu’importe où nous passerons le reste de nos jours. Nos enfants ont vu leurs pères humiliés dans la défaite. Nos guerriers ont connu la honte ; après la défaite, ils coulent des jours oisifs et souillent leur corps de nourritures douces et de boissons fortes. Qu’importe où nous passerons le reste de nos jours ? Ils ne sont plus nombreux. Encore quelques heures, quelques hivers, et il ne restera plus aucun des enfants des grandes tribus qui
vivaient autrefois sur cette terre, ou qui errent encore dans les bois, par petits groupes; aucun ne sera là pour pleurer sur les tombes d’un peuple autrefois aussi puissant, aussi plein d’espérance que le vôtre.
Mais pourquoi pleurer sur la fin de mon peuple ? Les tribus sont faites d’hommes, pas davantage. Les hommes viennent et s’en vont, comme les vagues de la mer.
Même l’homme blanc, dont le Dieu marche avec lui et lui parle comme un ami avec son ami, ne peut échapper à la destinée commune. Peut-être sommes-nous frères malgré tout; nous verrons. Mais nous savons une chose que l’homme blanc découvrira peut-être un jour: notre Dieu est le même Dieu. Vous avez beau penser aujourd’hui que vous le possédez comme vous aimeriez posséder notre terre, vous ne le pouvez pas. Il est le Dieu des hommes, et sa compassion est la même pour l’homme rouge et pour l’homme blanc.
La terre est précieuse à ses yeux, et qui porte atteinte à la terre couvre son créateur de mépris. Les blancs passeront, eux aussi, et peut-être avant les autres tribus. Continuez à souiller votre lit, et une belle nuit, vous étoufferez dans vos propres déchets.
Mais dans votre perte, vous brillerez de feux éclatants, allumés par la puissance du Dieu qui vous a amenés dans ce pays, et qui, dans un dessein connu de lui, vous a donné pouvoir sur cette terre et sur l’homme rouge. Cette destinée est pour nous un mystère; nous ne comprenons pas lorsque tous les buffles sont massacrés, les chevaux sauvages domptés, lorsque les recoins secrets des forêts sont lourds de l’odeur d’hommes nombreux, l’aspect des collines mûres pour la moisson est abîmé par les câbles parlants.
Où est le fourré ? Disparu. Où est l’aigle? Il n’est plus. Qu’est-ce que dire adieu au poney agile et à la chasse ?
C’est finir de vivre et se mettre à survivre.
Ainsi donc, nous allons considérer votre offre d’acheter notre terre. Et si nous acceptons, ce sera pour être bien sûrs de recevoir la réserve que vous nous avez promise. Là, peut-être, nous pourrons finir les brèves journées qui nous restent à vivre selon nos désirs. Et lorsque le dernier homme rouge aura disparu de cette terre, et que son souvenir ne sera plus que l’ombre d’un nuage glissant sur la prairie, ces rives et ces forêts abriteront encore les esprits de mon peuple. Car ils aiment cette terre comme le nouveau-né aime le battement du cœur de sa mère. Ainsi, si
nous vous vendons notre terre, aimez-la comme nous l’avons aimée. Prenez soin d’elle comme nous en avons pris soin.
Gardez en mémoire le souvenir de ce pays, tel qu’il est au moment où vous le prenez. Et de toute votre force, de toute votre pensée, de tout votre cœur, préservez-le pour vos enfants et aimez-le comme Dieu vous aime tous.
Nous savons une chose: notre Dieu est le même Dieu. Il aime cette terre. L’homme blanc lui-même ne peut pas échapper à la destinée commune. Peut-être sommes-nous frères, nous verrons. »
LE DISCOURS DU CHEF INDIEN SEATTLE : UN FAUX ? par Luc-Michel MAZENC
(vous pouvez cliquer le titre pour voir ce travail dans sa version originale)
LE CHEF INDIEN SEATTLE
Seattle, grand chef indien des tribus Dumawish et Suquamish, est connu en particulier pour son discours de 1854 lors de négociations avec le gouvernement des États-Unis, dans lequel il exprimait son refus de vendre les territoires indiens. Il existe au moins trois versions du texte. Grâce aux notes prises par le docteur Henry Smith, négociateur du gouvernement, une première version fut publiée dans le Seattle Sunday Star en octobre 1887. Celle qui fait aujourd’hui figure de référence date des années 1970.
Schweabe, le père de Seattle, était un noble Suquamish de Agate Pass et, Sholitza, sa mère, était Duwamish de lower Green River. D’après certains chercheurs Seattle serait né en 1786 à Blake Island, une petite île au sud de Brainbridge Island, pendant les terribles épidémies, héritage des pionniers blancs, qui anéantissaient les populations indigènes.
Quand il eut entre vingt et vingt-cinq ans, Seattle fut nommé chef de six tribus, titre qu’il conserva jusqu’à son décès en 1866. Après la mort d’un de ses fils (d’un second mariage, sa première femme meurt à la naissance de leur fille Angelina), il est baptisé par l’Église catholique, probablement par des pères oblats (dans les registres il est inscrit comme Noë Siattle). Ses autres enfants furent également baptisés.
Seattle est le porte-parole pendant les négociations (commencées en 1854) et le signataire avec d’autres chefs indiens, du traité de paix de Point Elliott – Mukilteo (1855) que cédait 2.5 millions d’acres de terre au gouvernement des États-Unis et délimitait le territoire d’une réserve pour les Suquamish.
CE MAGNIFIQUE DISCOURS EST UN FAUX
« Hélas, ce texte est un faux, et Chef Seattle est l’un des premiers «prophètes manufacturés» de l’âge médiatique (…)
Mais cette supercherie médiatique ne doit rien retirer, bien sûr, ni à la stature historique de Seattle, qui fut un grand Chef, ni aux idées des défenseurs de l’environnement. »
Nous n’avons pas voulu rabaisser l’émotion du lecteur qui découvre pour la première fois ce discours, dont l’auteur se hausse au rang d’un Abraham Lincoln des Indiens d’Amérique. Hélas, ce texte est un faux, et Chef Seattle est l’un des premiers «prophètes manufacturés » de l’âge médiatique (selon le mot de David Buerge, un historien du Nord-ouest américain qui prépare un livre sur le Chef indien). Seattle (nommé See-ahth), Chef des indiens Duwamish et Suquamish, prononça en effet en 1854, et dans sa propre langue, une célèbre oraison à l’adresse d’Issac Steven, Commissaire aux affaires indiennes venu proposer aux premiers habitants du Nord-ouest un « arrangement territorial». On n’en connaît aujourd’hui le contenu que par une transcription, parue trente-trois ans plus tard dans le Seattle Sunday Star le 29 octobre 1887 sous la signature du docteur Henry Smith (qui semble avoir bien connu son modèle).
Elle n’a que quelques phrases en commun avec la trop éloquente profession de foi qui s’est répandue depuis sur les posters, les pochettes de disques et les livres d’enfants . Celle-ci semble avoir été rédigée en 1971 par le scénariste du Texas, Ted Perry. De flagrants anachronismes infirment la première attribution : « le « fils qui parle » n’a pas encore franchi les montagnes de Seattle, les bisons y demeurent inconnus dans un rayon de mille kilomètres, et le premier chemin de fer ne reliera les Grandes Plaines à la côte Pacifique qu’en 1870 … . La prophétie écologique des années Nixon a donc utilisé ici un nom de plume, commode pour mieux faire passer son message. Mais cette supercherie médiatique ne doit rien retirer, bien sûr, ni à la stature historique de Seattle, qui fut un grand Chef, ni aux idées des défenseurs de l’environnement. Chef Seattle est mort à quatre-vingts ans, un an après que la ville qui avait pris son nom fasse défense à tous les Indiens d’y résider. Je remercie Sally Elliott de m’avoir procuré sa documentation sur cette affaire (article de Timothy Egan dans le New York Times du 21 avril 1992, et transcription du docteur Smith publiée par la bibliothèque de la ville). » (Daniel Bougnoux « Sciences de l’information et de la communication », 1993, pages 63 à 65).
La controverse autour du discours du Chef Seattle a été relancée lors du récent colloque de Die « Ecologie et spiritualité », au cours duquel je suis intervenu pour préciser à l’auditoire que le fameux discours du Chef indien, qui était religieusement récité à la tribune, n’était qu’un faux. J’ai dû intervenir par deux fois pour me faire entendre, car les auditeurs dans leur grande majorité n’en croyaient pas leurs oreilles ». La seconde intervention fut prise au sérieux car j’ai donné des références bibliographiques. On m’a demandé des précisions et c’est ainsi que je viens de préparer ce dossier que je diffuse largement, en espérant qu’il suscitera la prise de conscience attendue.
LE DOSSIER
I. Extrait du livre de Daniel Bougnoux : « Sciences de l’information et de la communication », Larousse, Coll.textes essentiels, 1993, 809 p., ISBN : 2-03-741010-7. Extraits des pages 63 à 65. Recopie textuelle. Toutes choses se tiennent.
« En 1854, le grand Chef blanc à Washington (Franklin Pierce, Président des Etats-Unis) offrit d’acheter une large zone du territoire indien et promit une « réserve » pour le peuple ainsi dépouillé. La réponse du Chef Seattle (« L’homme blanc est étrange … . ») a été décrite comme la plus belle déclaration jamais faite sur l’environnement.
Ce message sur l’état de l’Union, que l’on mettra en relation avec les modèles de Von Foerster et E. Morin présentésau chapitre V, se passe de commentaire. On le rapprochera des textes cybernétiques de Bateson (chapitre III) et de Weiner (chapitre V), qui ont consacré leurs œuvres à fonder théoriquement cette « structure qui relie ».
Source : texte (du Chef Seattle) publié dans diverses revues, et notamment dans le numéro 18/19 de Silex : «La sensibilité écologiste. », Grenoble 1980 : « Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? (…) Où es l’aigle ? Disparu. La fin de la vie et le début de la survivance. (sic)», discours du Chef Seattle.
II. Extraits du quotidien Le Monde, n° 17336, numéro Spécial États-Unis, 2000.
Trois articles, page 14 :
A) « Les Indiens d’Amérique n’étaient pas de gentils amis de la nature» : « Sur fond de culpabilité, dans les années 70, la société américaine a promu ses peuples indigènes en modèle d’écologistes. Les historiens contestent aujourd’hui cette légende. Les premiers concernés ne s’en émeuvent pas et revendiquent d’être reconnus pour ce qu’ils sont. Et si les indiens avaient été des destructeurs de l’environnement ? Des incendiaires de la forêt ? Des exterminateurs de bisons ? Historiens et paléo-écologues américains soulèvent depuis une dizaine d’années ces questions provocatrices. (…) Prélèvements excessifs. (…) La disparition des bisons. (…). »
B) « Le discours du Chef Seattle est l’œuvre d’un scénariste. » : « (…) … ce texte a été diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires et (fut) souvent cité, par exemple par Al Gore, en 1992, dans son livre «Earth in the Balance» (trad. française « Sauver la planète Terre. »). (…) en 1969, un professeur de littérature de l’Université du Texas, William Arrowsmmith, le découvre et le publie, quelque peu arrangé, dans la revue Arion. Il le lit en public à l’occasion du premier jour de la Terre, en avril 1970, au moment où la vague écologiste commence à caresser l’Amérique. Parmi les auditeurs, un scénariste, Teddy Perry, prépare un film sur l’environnement. L’idée lui vient d’adapter le texte de Seattle, empruntant son personnage et son ton pour produire un message contemporain. Et Perry a écrit le « Discours du chef Seattle » que son commanditaire, la Southern Baptist Television Comission, utilise dans le commentaire du film sans préciser que Perry en est l’auteur. Le succès est immédiat : des milliers de téléspectateurs réclament le texte, qui est repris par de nombreux journaux. Il se répand à travers le monde, et la dessinatrice Susan Jeffer en fait un best-seller, publié en 1991. L’affaire est finalement révélée par le New York Times en avril 1992, ce qui n’empêchera pas la « sagesse indienne » de tromper encore de nombreux dindons bien intentionnés. Ted Perry a écrit un beau texte, et les écologistes occidentaux de la fin du XXème siècle ont de nobles pensées. Mais elles ne sont pas indiennes. ».
C) « Un squelette disputé. ».
III. Extrait du livre de Albert Gore : « Sauver la planète Terre. », Albin Michel, 1992, Préface de Brice Lalonde, chapitre « Spiritualité et environnement », pages 227 à 231 :
« La richesse et la diversité de nos traditions religieuses tout au long de l’histoire constituent une ressource longtemps ignorée par les croyants, qui redoutent d’ouvrir leurs âmes à des enseignements venus d’un autre système de croyance que le leur. (…) cette vision panreligieuse pourrait se révéler extrêmement importante en ce qui concerne la responsabilité globale de notre civilisation à l’égard de la terre. Les religions des Américains indigènes, par exemple, nous proposent une riche variété d’idées sur notre rapport à la terre. On cite souvent la déclaration émouvante du chef Seattle lorsque le Président Franklin Pierce voulut acheter le territoire de sa tribu: « …. (discours du chef Seattle)….». (…) Aujourd’hui, toutes les grandes religions ont beaucoup à nous dire sur les relations entre le genre humain et la planète. Le prophète Mohammed a dit : « le monde est vert, et beau, et Dieu t’en a confié la garde. ». Les grands enseignements du Coran – tawhed (unité), khalifa (gestion) etakhrah (responsabilité) — représentent aussi les fondements de la morale écologique de l’islam. (…) Dans bien des lieux du monde, la société s’adonne à la satisfaction instantanée de ses besoins et à la consommation et demeure indifférente aux dommages que cela provoque. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, la gravité du problème de l’écologie trouve son origine dans la profondeur de la crise morale des hommes. Bien des prophéties recourent à des images de destruction de l’environnement pour mettre en garde contre les transgressions de la volonté de Dieu. ». (Al Gore « Sauver la planète Terre. »).
IV. Extraits de Luc-Michel Mazenq : « Les Nouveaux Mouvements Religieux (NMR) et les Nouveaux Mouvements sociaux (NMS) dans le procès de mondialisation. », Thèse de doctorat, 2001.
A) « Il faut indiquer que, parallèlement à cette montée en puissance du néo-positivisme, les Etats-Unis ont mis au point, à partir des années 70, toute une mythologie de la «sagesse indienne» en vue de promouvoir l’utopisme néolibéral et une communautarisation de la société pour endiguer l’anomie engendrée par le démantèlement du Welfare State. Al. Gore s’est fait le chantre de cette pseudo-sagesse, notamment dans son ouvrage «Sauver la planète Terre .» . Un (faux) discours du Chef indien Seattle, fort prisé dans le New Age comme dans les mouvances « mystiques » de l’Ecologisme politique (ecothéologie, écosophie, deep-ecology ), a ainsi fait le tour du monde et connu un énorme succès. En réalité, on a découvert qu’il avait été rédigé par un scénariste nord-américain (Le Monde, N° 17336, spécial Etats-Unis). On sait par ailleurs, depuis les années 90, que les amérindiens n’étaient nullement de « gentils écologistes » et qu’ils furent des destructeurs de l’environnement, au même titre que tout autre peuple (Ibid.). A ce propos, voir aussi Daniel Bougnoux : « Sciences de l’information et de la communication.)», Larousse (ISBN : 2-03-741010-7), 1993, p. 65 note 1. De même, Cf. Infra., p. 475 n. 1.
Le Chef Seattle est le « premier prophète manufacturé de l’âge médiatique » note Bougnoux (Op. Cit. p. 65 n. 1).
Mais ceci ne retire rien à ce très beau texte. Nous n’avons pas la place de développer cet aspect, mais il y aurait fort à dire, en terme de résurgence de la Naturphilosophie à travers l’écothéologie, l’écosophie New Age et la deep ecology. A ce propos, Cf., Elise Marienstras: «Les mythes fondateurs de la nation américaine.»; cf. supra p. 145 n. ».
B) « Au Sommet de la Terre de Rio (1992) — où le Dalaï-lama fut convié et mis à l’honneur (Annexes, pp. 175 (5), 180 (2)) — les ONG étaient résolues à « …repousser le projet d’une haute autorité constituée de «sages» et celui d’un Conseil de Sécurité de l’environnement.» (Le Monde Diplomatique: «Rio, Sommet de la vérité.»). Elles se sont opposées au projet onusien et néo-libéral visant à substituer les organisations issues des accords de Bretton-Woods (OMC, Banque Mondiale, FMI) aux instances dépendant directement des Nations Unies. Ce projet s’est malgré tout concrétisé dans le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, et dans le P.N.U.D, cogérés à présent par l’ONU et les Institutions financières internationales. Le Nouvel Ordre, associant «sagesse» et écologie politique (écothéocratie), se mettait en place à l’heure du postnational et de la mondialisation. Les ONG — et, à travers elles, la société civile — n’ont pas été entendues. On peut donc voir émerger un nouvel ordre mondial écologique destiné à préserver les privilèges des néolibéraux. Sur le PNUD et le New Age, cf. supra. pp.297 à 299,317.
Les liens politiques entre la communauté bouddhiste californienne et le vice-président Albert Gore sont avérés et de notoriété publique, par exemple. «Nous sommes les leaders naturels du monde. (…) … et nous devons accepter cette responsabilité.» déclare Gore (Le Monde, 29 octobre 1999); de fait, ce dernier a joué un rôle déterminant lors du Sommet de la Terre de Rio (1992) où le Dalaï-lama a pu imposer «ses» vues (Cf. Supra., p. 394 n. 4).
Ce « … visionnaire (et) non un manœuvrier de parti ou d’assemblée.» (Brice Lalonde, in. Introduction à A. Gore: «Sauver la planète Terre.»), déclare « … je suis très attentif à toutes les distractions et tous les gauchissements qui interférent avec ma mission … .». Gore est en effet adepte du bouddhisme, de l’«action juste», et disciple de Gandhi. D’ailleurs, «Le souffle d’air de Bouddha … .» va instaurer un nouveau « … climat de pureté.» dans l’ère post-communiste. Jésus Christ et Bouddha contre Marx. Le bouddhisme, cette «science de l’esprit», s’avère également idéal et associé au « … principe (d’interdépendance) d’Heisenberg.» — pour « … mettre fin au divorce entre religion et science », pour constituer «…un unique but commun comme principe d’organisation des institutions. ». L’éthique de responsabilité planétaire est exaltée — placée en « … principe central.» aux côtés de l’éthique d’interdépendance — au nom du «bien commun planétaire » (Al. Gore: «Sauver la planète Terre.», 1993, pp. 6, 21, 77, 222, 238, 243). Sur Gore, cf. supra. pp. 250 Sq., 298 (note 4), 378 (note 1).
Ce prosélytisme présidentiel pro-bouddhiste a coûté d’ailleurs de coquettes sommes à la communauté bouddhiste californienne, contrainte de financer une partie de la campagne présidentielle de Gore. Mammon, nouvelle déité de la religion sans dieux, main dans la main avec l’Etat le plus puissant de la planète, « gendarme du monde »; cela est inquiétant.
De fait, les bouddhistes occupent des positions clés dans plusieurs Etats de l’Union, surtout en Californie, dans le nord comme dans le sud, où leur percée électorale est remarquable; l’ambition des leaders bouddhistes visant à obtenir des représentants au Congrès.
Aux USA, le Dalaï-lama a d’ailleurs bénéficié d’une couverture médiatique importante en développant ses idées pour l’indépendance du Tibet et, semble-t-il, d’un soutien substantiel de la CIA.
Il va de soi que la croisade anticommuniste et l’entrée de la Chine dans l’OMC sont des facteurs conjoncturels également déterminants pour la promotion et l’institutionnalisation du bouddhisme occidental.
Bien entendu, de notre point de vue, il est néanmoins infiniment préférable de voir Al. Gore et ses amis bouddhistes emporter les prochaines élections présidentielles aux Etats-Unis plutôt que Georges W. Bush; bien qu’encore les différences entre les deux hommes se réduisent considérablement à l’approche des élections. Le thème de la «Compassion», cher au bouddhisme, a été repris par Georges W. Bush. «Compassionate conservatism.» (ou «conservatisme du cœur.») prônant « … l’échange, le partage, le don de soi …» et visant à transférer les missions de l’Etat-social sur les organisations caritatives, chargeant les organismes religieux de gérer la politique sociale (Le Monde, 4 août 2000 et 5 août 2000). C’est ce que l’on a pu nommer par ailleurs «Libéral caritatisme New Age».
Nous pouvons d’ailleurs détecter l’origine du «Conservatisme de la compassion» de Bush junior: «Lorsqu’il y a quelques années j’avais rencontré le président Bush, je lui avais dit que ce nouvel ordre pouvait être une excellente chose à condition qu’il fût allié à la compassion et que, sans elle, je doutais que cela fût une réussite.» (Dalaï-lama: «Au-delà des dogmes.», 1994 – Annexes, p. 184 (3).
Enfin, soulignons que les visées politiques et géostratégiques du Dalaï-lama s’inspirent des mythes fondateurs de la nation américaine: « … je condamnerai la politique internationale en général … (…) … il n’y a pas de place pour une composante morale dans la politique. (…) C’est un grand tort auquel il faut remédier. Je dis souvent à mes amis américains: c’est vous la superpuissance actuelle, c’est à vous de changer cela; vous devriez revenir aux principes de vos grands Hommes comme Jefferson et Lincoln … .» (Dalaï-lama, ibid., pp. 124-125).
Rappelons que la nation américaine s’est édifiée sur le contrat naturel. L’unification nationale a été réglée, dès le départ, par une représentation organiciste de la société et de l’état. Parmi les pères fondateurs, Thomas Jefferson — inspiré par John Locke — a été l’un des plus fervents défenseurs des vertus de la Loi de Nature: «L’Etat américain, observant strictement les lois de nature, se contente d’en élargir l’objet lors du contrat, passant de l’individu dans l’Etat de nature à la société en situation contractuelle. (…) Jefferson souhaitait (également) que le peuple s’en remette entièrement aux représentants désignés par la sagesse populaire parmi les membres de l’ «aristocratie naturelle.» (Grands électeurs – n.d.a). (…) … garants de la modération nationale contre les dangers de la passion populaire.» (Elise Marienstras: «Les mythes fondateurs de la nation américaine.», 1976, pp. 137, 138, 141, 331).
Les impératifs éthiques et les arguments normatifs de la politique étrangère des Etats-Unis ont toujours reposé sur cette vision organistique de l’ordre international. De l’«American Village» (Jefferson) au «Village planétaire» (Mc. Luhan), la géostratégie nord-américaine repose sur la fantasmagorie impérialiste d’une «sagesse américaine» civilisationnelle qui « … rejoint celles de la république romaine et de la Grèce antique: elle produit des hommes aussi vertueux que les Anciens.» (Elise Marienstras: «Les mythes fondateurs de la nation américaine.», 1976, pp. 137, 138, 141, 331).
Ces caractéristiques convergent parfaitement avec l’imaginaire social du bouddhisme occidental que nous venons de décrire. La Vision Globale des leaders bouddhistes relève de l’américanisme (pour la définition de l’«américanisme», voir supra. p. 29, note 1; Cf. infra. pp. 469, 474, 475 Sq.).
L’anti-nationalisme bouddhiste et le mondialisme New Age, le christianisme social des néolibéraux et la «religion du marché» New Age apparaissent comme un seul et même dispositif utopiste. Voir Annexes, 184 (2, 4, 8), 189(2), 190 (4).
(1) Le bouddhisme a mis un pied dans les sphères financières, à Wall street et à la City notamment, où la «compassion» a fait son entrée. La nouvelle «Théologie (ou religion) du marché» vise à transformer la City en un « … sanctuaire de civilisation et de compassion.» (Le Monde, 31 octobre 1997).
* Luc MAZENC a soutenu une thèse de sociologie à l’université Pierre Mendès-France de Grenoble II en 2001, dont le titre complet est : « Les nouveaux mouvements religieux (NMR) et les nouveaux mouvements sociaux (NMS) dans le procès de mondialisation. Pour une phénoménologie sociologique des mutations de la modernité.
(XIX-XXèmes siècles). »
Courriel : luc.mazenc@wanadoo.fr
Adresse URL du texte : http://www.psyvig.com/doc/doc_26.pdf
L’ensemble de cette histoire nous montre quelque chose d’essentiel à propos de notre fonctionnement vis à vis de la vérité. Car au final, qu’est-ce qui compte ? que ce texte soit un faux ou que son contenu soit d’une justesse qui nous interpelle ?
La Connaissance ici est double, tant par la forme que le fond. A nous de savoir faire le tri et de ne pas être dupe à tous les niveaux.
Cela n’engage que moi mais ce contenu est plus important que son origine ou les intentions qui y ont procédé. Et si la forme est une manipulation, le fond, lui, trace un chemin de respect, de transmission et d’histoire qui va au-delà de la polémique et libre de ce que les hommes ont essayé de faire avec.
Tanyán mani ye !
(« marche bien », formule lakota souhaitant à l’interlocuteur que l’on quitte de suivre avec bonheur la trace de son chemin de vie, de ses mocassins)